Joseph Haydn (1732-1809)

La Création

 - Présentation détaillée de l'oeuvre

  - Témoignages

  - Bibliographie : Marc Vignal : Haydn (Fayard)

  - Discographie

 

Lors de ses deux séjours à Londres, où il était invité par le violoniste et organisateur de concert Salomon, Haydn apprécia les oratorios de Haendel, très joués dans la capitale britannique. Il n'est pas impossible qu'il lui vînt à l'idée de composer à son tour une oeuvre de ce style. On dit aussi que Salomon incita Haydn à entreprendre un grand oratorio dans la lignée de ceux de Haendel; Haydn recherchant un sujet, un des violonistes de Salomon lui aurait montré une Bible et lui aurait dit "Voilà, prenez ceci et commencez par le commencement"

L'origine du livret de La Création n'est pas bien établie. Il semble qu'il s'agissait au départ d'un texte anglais, peut-être écrit pour Haendel quelque cinquante ans auparavant. Haydn, peu familiarisé avec la langue, le soumit au baron Van Swieten pour en tirer un livret en allemand. Van Swieten ne se contenta pas de traduire le texte.
Il l'adapta, pratiqua un certain nombre de coupures et développa quelques passages. Le poème est inspiré de la Genèse et du Paradis perdu de Milton.

Il est sûr que Haydn voulait que cette oeuvre fasse date. Il y a travaillé longtemps ( on sait qu'en décembre 1796, l 'oeuvre était assez avancée pour que son auteur puisse en jouer quelques extraits à l'un de ses amis ).

La première audition privée eut lieu chez le prince Schwarzenberg, à Vienne, le 30 avril 1798. Le succès fut immense .

Précision anecdotique: c'était Salieri (le célèbre rival de Mozart ) qui tenait la partie de pianoforte. La première publique au Burgtheater de Vienne, le 19 mars 1799, connut également un accueil enthousiaste.
Le récit des différents témoins est plein de superlatifs émerveillés. C'est en se rendant à la première parisienne, le 24 décembre 1800, que Bonaparte échappa à l'attentat de la rue Saint-Nicaise.

L'oratorio, pour choeur, trois solistes et orchestre, comporte trois parties consacrées respectivement aux éléments, aux animaux et à l'homme.

Prélude :

La représentation du Chaos

Une bien curieuse musique ! Poussant jusqu'à l'extrême les règles de l'écriture harmonique, Haydn nous dépeint un monde informe, presque sans structure rythmique au départ, d'où s'échappent de temps en temps un trait de clarinette, une gamme de flûte, un arpège de basson. Il nous place souvent en porte-à-faux sur la succession des harmonies. Certains prétendent qu'il a fallu attendre Tristan et Isolde de Wagner pour retrouver la couleur et l'étrangeté des dernières mesures de cette pièce. Le ténor solo, dans le récitatif qui suit le prélude, déclare : "Au commencement [ . . . ] la terre était informe et vide".
C'est bien l'impression qui nous reste après l'écoute de cette page.

 

Première partie

"La terre était informe et vide et l'obscurité régnait à la surface de l'abîme". Ainsi commence le poème. Alors, l'orchestre et le choeur se mettent lentement en mouvement. "Et l'esprit de Dieu planait sur la surface des eaux. Et Dieu dit: que la lumière soit, et. . . ". L'explosion sur le mot "Licht (la lumière )" avait été habilement préparée par Haydn, qui garda cet effet soigneusement caché à ses proches jusqu'à la première audition.

L'air suivant ( ténor et choeur) va souligner l'opposition entre ce nouvel ordre et l'effroi des démons qui s'enfuient. Les interventions heurtées du choeur , portées par des mots aux consonances dures: "Verzweiflung, Wut und Schrecken (le désespoir, la fureur et l'effroi)" laissent place à une phrase musicale claire, sereine, évoquant ce monde nouveau (eine neue Welt).

Les éléments créés ne tardent pas à générer tempêtes, orages, pluie et neige. Dans ces différentes évocations, Haydn nous donne l'illustration musicale d'abord et seulement ensuite le texte. C'est le principe qui régira toute l'oeuvre.

La soprano solo ( ange Gabriel) et le choeur font alors entendre le premier chant de louange de l'oratorio, louange du deuxième Jour.

Dieu sépare les eaux et crée la terre et la mer. L'ange Raphaël (basse) évoque alors les torrents écumants ( Rollenden schäumenden Wellen) qu'il oppose au clair ruisseau (helle Bach ). L'orchestre traduit cette opposition par un passage en re majeur et une plus grande fluidité de l'accompagnement des cordes.
Dieu crée les végétaux. Gabriel décrit dans son air la fraîcheur des prés verts ( das frische Grün) , les plantes qui guérissent, avec une longue vocalise sur "Heil(guérison)". Le son feutré de la clarinette colore cette pièce, dont le rythme, en forme de barcarolle, participe à la description de ces paysages paisibles.

Au soir du troisième jour, les anges du ciel, dans un choeur trépidant, nous engagent à préparer nos instruments pour glorifier le Seigneur par un chant de louanges, car "il a paré le ciel et la terre d'une merveilleuse splendeur ( denn er hat Himmel und Erde bekleidet in herrlicher Pracht)". Cette dernière affirmation se développe dans une courte fugue.

Deux récitatifs suivent ce choeur : le premier, accompagné seulement au clavier et au violoncelle (recitativo secco) rapporte la parole de Dieu créant les luminaires (soleil, lune, étoiles ). Il est suivi d'un grand récitatif accompagné par l'orchestre (recitativo accompagnato) très impressionnant : le lever du soleil est figuré par une gamme ascendante de l'orchestre dont la couleur sonore s'enrichit peu à peu pour aboutir à un tutti lumineux. La lune, plus discrète, fait couler sa clarté par un léger contrepoint de cordes.

Les éléments sont créés. Le choeur et les trois anges célèbrent la gloire de Dieu: "Die Himmel erzählen die Ehre Gottes (Les cieux racontent la gloire de Dieu)". Ainsi s'achève la première partie.

Deuxième partie

Trois accords de l'orchestre, puis Gabriel évoque la création des êtres vivants, et en particulier des oiseaux.
Dans l'air qui suit, l'un des plus longs de l'oeuvre, Gabriel passe en revue l'aigle, l'alouette (avec des triolets de la clarinette) et le couple des colombes (Taubenpaar) qui roucoule son amour        (mise en valeur du mot "Liebe" et figuration des roucoulements par des trilles vocaux). Puis l'air devient plus nostalgique, passe en mineur . La flûte, bientôt imitée par la voix, évoque le rossignol (Nachtigall) et son chant qui nous ravit (ihr reizender Gesang).

Raphaël nous parle de la création des cétacés (Walfische) et de l'injonction que Dieu fait à tout être vivant de croître et de se multiplier. Sur ces mots, l'orchestre, limité aux cordes graves ( altos et violoncelles divisés, et contrebasses) nous donne à entendre un lent entrelacs de courbes qui apporte une profondeur majestueuse aux paroles: "Seid fruchtbar, wachset, mehret euch, erfreuet euch in eurem Gott ! ( soyez féconds, croissez et multipliez-vous, réjouissez-vous dans votre Dieu !)".
Les anges vont chanter la merveille du cinquième jour. Sur un accompagnement très souple, Gabriel évoque les collines couvertes de verdure et les ruisseaux, Uriel le vol diapré des oiseaux. Puis l'atmosphère devient plus sombre, et Raphaël nous parle des profondeurs des mers, marquées par un grondement régulier des cordes graves.

Tous les trois soulignent ensuite la diversité de l'oeuvre ainsi accomplie: "Wie viel sind deiner Werk, o Gott ! (que ton oeuvre est nombreuse, ô Dieu !)", et répètent plusieurs fois la question :
"Qui peut la dénombrer, qui ? (Wer fasset ihre Zahl, Wer ? ) ".

Alors, la musique bondit sur les mots "Der Herr ist gross in seiner Macht (Dieu est grand dans sa puissance )". Les trois anges proclament cette parole, suivis par l'ensemble du choeur. Trois fois le choeur se lance dans ces arpèges.
Les solistes jubilent dans de virtuoses vocalises. On a dit que c'était le moment le plus électrisant de l'oeuvre.
Raphaël décrit l'apparition de différentes espèces, dont le lion (et son rugissement), le tigre (et ses bonds), le cerf dans sa course et le noble coursier (edle Ross) dans son galop. Une intervention pastorale de la flûte nous suggère les troupeaux, une batterie de cordes le vol des insectes, et de
lentes ondulations, dans la tessiture grave, le ver rampant. C'est le récitatif le plus "au premier degré" de l'oeuvre.

Un air majestueux le suit :
la Création est magnifique dans les airs, dans l'eau et sur terre (Haydn utilise le contrebasson pour figurer le poids des animaux qui foulent la terre: un effet étonnant ), mais elle est incomplète. Il manque celui qui va la célébrer et la louer .

Et c'est dans un récitatif tout simple que Uriel annonce la création de l'être humain. Mais l'air suivant dépeint la vaillance de l'homme. Des arpèges de flûte soulignent l'esprit qui brille dans ses yeux. La grâce, le sourire et l'amour de la femme sont évoqués (ihm Liebe).

La célébration du sixième jour nous vaut un finale éblouissant de cette deuxième partie. Il est de la forme A-B-C-A-D, les parties A, B et D étant confiées au choeur, et la partie C aux trois solistes.
Dès le début (A), le choeur exulte sur les mots "Vollendet ist das grosse Werk (la grande oeuvre est terminée )". Puis il développe (B), dans un style fugué, le texte "Auch unsre Freud erschalle laut (que notre joie sonne haut)". L'orchestre conclut brillamment: fin de la première partie. Les cordes se taisent. Dans un tempo plus lent (C), les instruments à vent changent complètement l'atmosphère. C'est une prière qui commence. Gabriel et Uriel tournent leurs regards vers Dieu, dans une grande sérénité. Puis la couleur s'assombrit, et Raphaël imagine que Dieu détourne son visage et retient son souffle: alors tout se fige et tombe en poussière. Cette stupeur se traduit très efficacement à l'orchestre par des formules rythmiques répétées suivies de silences. Mais "Den Odem hauchst du wieder aus (tu reprends ton souffle)" et la vie recommence : on retrouve l'atmosphère du début de la prière, et, cette fois, Raphaël a rejoint les deux autres anges. La prière se termine. Le choeur réattaque le chant de louanges (A) et enchaîne sur un développement fugué (D), de plus grandes dimensions que la partie B précédente: Alles lobe seinen Namen [ . . . ] alleluia ( tous louent son Nom). Ce choeur, d'un enthousiasme irrésistible, est sûrement le choeur le plus exaltant de La Création.

Troisième partie

Le prélude, confié uniquement à trois flûtes et aux cordes, évoque la douceur du paradis terrestre. L'ange Uriel (ténor), nous annonce que "das beglückte Paar (le couple heureux)" va chanter les louanges du Créateur. C'est le premier duo entre Adam et Ève, accompagné par le choeur. On passe de l'émerveillement des personnages devant la beauté du monde, à l'allégresse qui accompagne la louange au Créateur, avec un effet de tenue sur le mot "Ewigkeit ( éternité )".

Suit un long récitatif où les deux personnages se tournent l'un vers l'autre après s'être tous deux tournés vers Dieu. Le dialogue se poursuit au sein d'un autre duo, mais ici sans le choeur. Adam et Ève sont livrés à eux-mêmes. Tout en se redisant les merveilles du monde qu'ils habitent, ils reconnaissent que toutes ces beautés ne représenteraient rien s'ils étaient l'un sans l'autre. Uriel, dans son dernier récitatif, contemple leur bonheur mais les met en garde: que de vaines illusions ne les conduisent pas à désirer plus qu'ils n'ont et à savoir plus qu'ils ne doivent.

Le dernier choeur retentit alors, pour exalter la gloire de Dieu. Les solistes, qui sont maintenant quatre, ne représentent plus des personnages comme dans tout ce qui précède, mais sont devenus les membres anonymes d'une communauté. L'oeuvre se termine par une fugue grandiose.

La Création marque une date dans l'histoire de la musique occidentale. Sur le plan musical, elle ouvre toute la perspective sur le XIXe siècle, en particulier par son invention dans l'utilisation de l'orchestre. Sur le plan général, elle constitue la première oeuvre d'inspiration religieuse qui recueille instantanément l'adhésion enthousiaste des pays catholiques, luthériens et calvinistes, une oeuvre vraiment "européenne" . Et sur le plan philosophique, elle rompt avec les oeuvres de Bach, dans lesquelles l'homme n'existait qu'en fonction de Dieu. Ici, l'être humain vient assumer sa fonction propre: après s'être tourné vers Dieu, Adam et Ève affirment leur identité de couple. N'oublions pas que nous sommes dans le siècle des lumières et que Haydn avait été initié dans la franc-maçonnerie à la suite de son ami Mozart. La Lumière, cette oeuvre en est toute imprégnée. Elle vous envahit lors de l'écoute et vous régénère. Peu d'ouvrages ont ce rayonnement. Lors de la reprise de l'oeuvre le 27 mars 1808, sous la direction de Salieri et en présence du compositeur très âgé et malade (il n'assista qu'à la première partie), on lui demanda comment il avait trouvé sa Création ,. il répondit avec un sourire: "Il y a quatre ans que je ne l'avais entendue... et ce n'est pas mal ".

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d'après : http://perso.orange.fr/symphonique.chorale/documents/haydn/lacreation.htm